De la petite main sort une grosse tape. 
— Grand-père, grondez-la ! Quoi ! c’est vous qu’elle frappe ! 
Vous semblez avec plus d’amour la regarder ! 
Grondez donc ! — L’aïeul dit : — Je ne puis plus gronder ! 
Que voulez-vous ? Je n’ai gardé que le sourire. 
Quand on a vu Judas trahir, Néron proscrire,
Satan vaincre, et régner les fourbes ténébreux, 
Et quand on a vidé son cœur profond sur eux ; 
Quand on a dépensé la sinistre colère ; 
Quand, devant les forfaits que l’église tolère, 
Que la chaire salue et que le prêtre admet, 
On a rugi, debout sur quelque âpre sommet ; 
Quand sur l’invasion monstrueuse du parthe, 
Quand sur les noirs serments vomis par Bonaparte, 
Quand sur l’assassinat des lois et des vertus, 
Sur Paris sans Barbès, sur Rome sans Brutus, 
Sur le tyran qui flotte et sur l’état qui sombre, 
Triste, on a fait planer l’immense strophe sombre ; 
Quand on a remué le plafond du cachot ; 
Lorsqu’on a fait sortir tout le bruit de là-haut, 
Les imprécations, les éclairs, les huées 
De la caverne affreuse et sainte des nuées ; 
Lorsqu’on a, dans des jours semblables à des nuits, 
Roulé toutes les voix du gouffre, les ennuis 
Et les cris, et les pleurs pour la France trahie, 
Et l’ombre, et Juvénal, augmenté d’Isaïe, 
Et des écroulements d’iambes furieux 
Ainsi que des rochers de haine dans les cieux ; 
Quand on a châtié jusqu’aux morts dans leurs tombes ; 
Lorsqu’on a puni l’aigle à cause des colombes, 
Et souffleté Nemrod, César, Napoléon, 
Qu’on a questionné même le Panthéon, 
Et fait trembler parfois cette haute bâtisse ; 
Quand on a fait sur terre et sous terre justice,
Et qu’on a nettoyé de miasmes l’horizon, 
Dame ! on rentre un peu las, c’est vrai, dans sa maison ; 
On ne se fâche pas des mouches familières ; 
Les légers coups de bec qui sortent des volières, 
Le doux rire moqueur des nids mélodieux, 
Tous ces petits démons et tous ces petits dieux 
Qu’on appelle marmots et bambins, vous enchantent ; 
Même quand on les sent vous mordre, on croit qu’ils chantent. 
Le pardon, quel repos ! Soyez Dante et Caton 
Pour les puissants, mais non pour les petits. Va-t-on 
Faire la grosse voix contre ce frais murmure ? 
Va-t-on pour les moineaux endosser son armure ? 
Bah ! contre de l’aurore est-ce qu’on se défend ? 
Le tonnerre chez lui doit être bon enfant.

Ma Jeanne, dont je suis doucement insensé, 
Étant femme, se sent reine ; tout l’A B C 
Des femmes, c’est d’avoir des bras blancs, d’être belles, 
De courber d’un regard les fronts les plus rebelles, 
De savoir avec rien, des bouquets, des chiffons, 
Un sourire, éblouir les cœurs les plus profonds,
D’être, à côté de l’homme ingrat, triste et morose, 
Douces plus que l’azur, roses plus que la rose ; 
Jeanne le sait ; elle a trois ans, c’est l’âge mûr ; 
Rien ne lui manque ; elle est la fleur de mon vieux mur, 
Ma contemplation, mon parfum, mon ivresse ; 
Ma strophe, qui près d’elle a l’air d’une pauvresse, 
L’implore, et reçoit d’elle un rayon ; et l’enfant 
Sait déjà se parer d’un chapeau triomphant, 
De beaux souliers vermeils, d’une robe étonnante ; 
Elle a des mouvements de mouche frissonnante ; 
Elle est femme, montrant ses rubans bleus ou verts, 
Et sa fraîche toilette, et son âme au travers ; 
Elle est de droit céleste et par devoir jolie ; 
Et son commencement de règne est ma folie.

Victor Hugo

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