MOI

Vrai, là, mais quel bourreau d’argent tu fais, petite !

TOI

Tiens, tiens !

MOI

Il n’est banquier solide, il n’est pépite 
Sérieuse qui pût te résister… 

TOI

Vraiment !

MOI

Je suis pauvre, tu sais, tu sais aussi comment,
De quelle ardeur je trime et fais, vaille que vaille,
Puisqu’on n’est pas rentier et qu’il sied qu’on travaille,
Des besognes pour tel journal Ali-Baba 
Dont la Sésame par instants me fault.

TOI

Ah bah ?

MOI

Enfin, modère-toi, chère, dans les dépenses. 
La galette n’est pas ce que, vaine, tu penses :
Elle a des hauts et des bas et surtout des bas ;
Que de braves reculs, que de lâches combats 
Vis-à-vis de maints éditeurs, gent redoutable,
Juste pour la couchette et juste pour la table. 
Parbleu, j’aime le luxe aussi. Je n’en dors pas 
D’aimer le luxe des habits et des repas 
Et des lampas et des lambris et tout le diable !
Et même cette dèche implacable, effroyable 
Où se débattent mes courages presque en vain,
Courage de la soif, courage de la faim 
Et du froid et du chaud, la faute à qui ? Peut-être,
— Autant qu’on peut juger de son propre Bicêtre,
Un tantinet à moi, sans compter les amis 
De l’un et de l’autre sexe, — et quelques ennemis. 
Mais surtout, mais surtout à mon amour du faste. 
J’aimais qu’un bon dîner remplit ma panse vaste,
Qu’un bon lit, trop étroit, me dit d’être galant,
Serrer la main aux pauvres hommes de talent. 
Enfin acheter des dessins et des gravures 
Et, l’avouerai-je ? me payer des gravelures 
Japonaises ou dix-huitième siècle, et, ce 
M’a nécessairement conduit… 

TOI

Arrêtez-le ?

MOI

M’a nécessairement conduit à la ruine. 
Je n’ai plus rien…

TOI

Assez, bon sang ! quelle platine !

MOI

Tu railles ma garrulité peut-être à tort,
Chéri. J’admets que j’ai tendu fort le ressort,
Je sais que j’exagère et sans doute plaisante. 
Certes ton luxe et ton amour de lui présente 
De modestes aspects, j’admets un peu forcés. 
(Dame, on ne peut avoir trop avec pas assez) 
Mais enfin tu n’es pas très femme de ménage,
Je puis le dire sans ridicule à mon âge 
Calmé, lent, réfléchi…

TOI

Réfléchi, c’est le mot.

MOI

J’abuse du vocable en effet, mais pas trop 
De la chose, conviens. Je disais donc, chérie. 
Que je t’adjure de tout mon cœur et te prie 
D’à ton tour réfléchir sur les nécessités 
Qui nous tiennent, hélas, de pas mal de côtés. 
Voyons, modérons-nous dans la petite vie 
Agréable, après tout, que plus d’un nous envie.
Soyons, s’il te plaît, toi, coquette, moi, bien mis,
Mangeons comme de droit, buvons comme permis,
Mais, sacrebleu ! surtout, n’allons pas perdre haleine 
À tant courir…

TOI

N’en jetez plus, la cour est pleine.

MOI

À tant courir, disais-je, en somme, après la fin 
De tout crédit, jusque chez… le marchand de vin !
Après, en un mot, comme en mille, la misère !
Voyons, de la raison un peu, c’est nécessaire,
Impérieux : pas drôle, ô non pas ! la raison,
Mais, dans l’espèce, indispensable à la maison !
Je veux… 

TOI

Tu veux !

MOI

Nous voulons. 

TOI

Qui donc est le maître 
Ici ?

MOI

Toi. 

TOI

Qui donc est raisonnable ici ?

MOI

Peut-être ?… 

TOI

Pas de peut-être ! Moi. Qu’il en soit autrement,
Je m’en moque. Je suis le maître absolument 
Et je n’ai plus besoin de mamours, ni d’astuces,
J’espère, pour être obéie, — et que tu dusses 
En maugréer, fais-le, mais, encor, pas trop haut. 
Or je veux de l’argent. Beaucoup ! Puis il m’en faut 
Tout de suite ; donne à l’instant et puis turbine !
C’est ton petit devoir d’esclave et de machine :
Encore bien heureux de le faire pour moi. 

MOI

D’accord. Combien veux-tu ?

TOI

Tout ce que tu as sur toi. 
Chez toi, chez moi plutôt. 

MOI

Prends. 

TOI

Donne,

MOI

Voilà, chère. 

TOI

Et maintenant faisez le beau, baisez mémère.

Paul Verlaine

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